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L’estampe japonaise : entre tradition et modernité

Les estampes sont apparues au Japon, dès le VIIIe siècle, grâce aux moines bouddhistes chinois. Initialement conçues comme support des textes sacrés, elles ont évolué, au fil du temps, pour devenir des tracts publicitaires, puis de véritables œuvres d’art. En 1958, après deux siècles d’isolement, l’archipel s’ouvre au monde. Les artistes et collectionneurs internationaux découvrent cet art pictural et se passionnent. Les estampes japonaises fascinent. Elles sont un subtil mélange de finesse, de complexité et de beauté. Aujourd’hui encore, l’engouement ne se dément pas.

estampe japonaise traditionnelle représentant un paysage

Histoire et technique de l’estampe

L’estampe, ou xylographie, est le résultat d’un procédé de gravure sur bois. Il est mis au point par les Chinois pour permettre l’impression et la diffusion des textes sacrés du Bouddha. Il s’agit de graver une planche en bois, sur laquelle on applique l’encre, que l’on presse sur du papier. Importée dès l’an 794 au Japon, l’estampe est employée ensuite pour illustrer les livres, qui connaissent un essor de plus en plus important. Elle évolue encore et devient feuille volante. Elle sert alors de support publicitaire qui sera distribué, affiché, voire vendu.

Pour la réaliser, il est nécessaire de faire appel à quatre artistes :

  • le dessinateur ;
  • le graveur ;
  • l’imprimeur ;
  • l’éditeur.

En 1640, la famille Tokugawa, gouvernement dirigeant de l’époque, impose une fermeture totale du pays. Aucun Japonais ne peut sortir de l’empire, sous peine de condamnation à mort, et aucun étranger ne peut y entrer. Le Japon s’enferme dans un isolement absolu. Il ne sera rompu qu’au milieu du XIXe siècle.

Quelles sont les conséquences pour les estampes ?

Puisque les échanges internationaux sont interdits, toutes les techniques successives d’impression utilisées en Occident seront inconnues de l’archipel. La xylographie, seule technique d’imprimerie maîtrisée, se développera pour atteindre un niveau d’excellence, toujours inégalé à ce jour.

Les grandes thématiques de l’estampe japonaise

L’estampe n’a pas pour vocation de représenter la réalité. Au contraire, elle doit suggérer des impressions, susciter des émotions, évoquer la beauté éphémère des choses. Elle conserve donc, à ce titre, la dimension spirituelle qui était la sienne à son origine. Elle devient ukiyo-e, c’est-à-dire « le monde flottant ». Elle souligne l’évanescence, l’inconstance du monde.

Les représentations sont des femmes, des serveuses et des courtisanes, des satires, des acteurs de théâtre, des images érotiques, mais aussi des fleurs et des animaux. Un nouveau tournant se fait à partir de 1789. Les illustrations de la famille impériale et les images érotiques sont interdites. La censure contraint les dessinateurs à développer d’autres thèmes. Ils profitent de l’engouement pour le tourisme intérieur pour célébrer la puissance de la nature et la beauté sacrée des paysages.

estampe erotique montrant les pratiques sexuelles des seigneurs de l'époque Edo
Peintre inconnu- Datant du début de la période Edo, cette estampe dépeint les ébats d’un seigneur de l’époque Heian

L’ukiyo-e pendant l’ère Edo : l’estampe japonaise traditionnelle

En 1603, Edo, la future Tokyo, accueille le gouvernement et devient le centre politique du Japon. Jusqu’ici, la société se composait de trois classes distinctes :

  • les paysans ;
  • les guerriers ;
  • les nobles.

Il faut maintenant compter avec celle des marchands et des artisans. Ils n’ont aucune prérogative politique. Ils commercent et s’enrichissent rapidement. Ils veulent profiter des plaisirs que leur offre la ville en pleine transformation. Ils ont le goût du luxe. À côté de la peinture traditionnelle, les estampes prennent également leur essor. Devenues feuilles volantes, elles se font supports publicitaires pour promouvoir les divertissements citadins. Elles n’ont pas vocation à devenir des œuvres d’art. Leur destinée est uniquement d’être éphémère. Mais elles ne sont pas dénuées d’esthétique. Cette nouvelle bourgeoisie raffole de la satire et de la provocation.

Avec l’ère Edo, considérée comme l’âge d’or de l’estampe japonaise, elle glisse d’une image sacrée vers une évocation d’une vie faite de plaisirs terrestres.

L’ukiyo-e à l’époque Meiji : l’estampe japonaise s’ouvre au monde

Après plus de deux siècles d’isolement total, le Japon ouvre ses frontières en 1854. L’estampe perd de sa superbe au profit de la photographie, de la lithographie et de l’imprimerie. Pour ne pas sombrer, les dessinateurs doivent se réinventer. Ils mélangent subtilement les thèmes traditionnels à l’esprit moderniste.

Bien que délaissée dans son pays, l’estampe japonaise connaît un immense succès en Europe. Les peintres impressionnistes et symbolistes, les marchands d’art et les riches collectionneurs se passionnent pour le pays du Soleil levant. C’est en Occident que l’estampe est élevée au rang d’objet d’art.

estampe moderne, jeu de corps mêlés
Edô Wonderland – Estampe moderne, mêlant divers corps pour composer un portrait
estampe représentant une femme se lavant le visage
Kitagawa Utamaro, Public domain, via Wikimedia Commons

Le mouvement Shin-hanga : l’époque de la modernité

Les guerres successives entre le Japon, la Chine et la Russie font des estampes des outils de la propagande militaire. Elles doivent représenter la victoire nippone sur l’ennemi. Encore une fois, la photographie finit par la supplanter. La guerre a besoin de réalisme et d’immédiateté. Mais c’est faire peu de cas de l’estampe et de son ancrage dans la culture japonaise. Certains éditeurs ne se laissent pas vaincre et la font renaître. D’abord sous l’image de la femme sensuelle, puis sous celle des paysages reflétant la force de la beauté de la nature.

Entre 1910 et 1960, c’est un retour à l’âge d’or. L’estampe est shin-hanga, c’est-à-dire « nouvelle gravure ». Tout en rappelant les thématiques traditionnelles de l’ukiyo-e, les artistes de ce mouvement utilisent les techniques et les évocations du monde occidental. Le Japon fait toujours rêver l’Europe et les États-Unis. Il faut profiter de l’occasion pour diffuser une image recréée du romantisme à la japonaise. À partir de maintenant, l’estampe japonaise est conçue comme une œuvre d’art dès sa création.

Contrairement à l’estampe japonaise de l’ukiyo-e, les artistes dessinateurs du mouvement shin-hanga veulent du volume et de la profondeur. La technique de la perspective doit être maîtrisée à la perfection. De même, les couleurs et les jeux de lumières sont devenus indispensables au réalisme descriptif.

Bien que les estampes se soient occidentalisées, elles ne trahissent jamais l’esprit nippon. Les thématiques sont restées les mêmes. Les portraits, la sensualité, les paysages expriment toujours l’aspect éphémère de l’existence, la beauté et la puissance de la nature. Après trois siècles de cheminement et de transformation, le réalisme de l’estampe japonaise s’est adapté. Il est toujours autant recherché et apprécié des amateurs et des collectionneurs de cet art, à la fois traditionnel et tourné vers la modernité. 

Rédigé par :
Émilie Birba
Page facebook : https://www.facebook.com/emilie.birba.1
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