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Ero Guro : le gore érotique japonais

La fascination de l’être humain pour la mort, le sale, l’obscène, le pervers ou le cruel n’a pas attendu l’avènement des réseaux sociaux pour se développer.
La littérature et l’art en général regorgent de courants artistiques fuyant la représentation du « beau » ou des idéaux d’élévation de l’âme. Des courants qui choisissent de s’intéresser à ce qui nous met mal à l’aise, à l’antisocial et parfois même au malsain.
Certains de ces artistes cherchent à nous révolter, d’autres à transcender le mal qui nous habite, notre douleur et notre condition d’être humain, sa matérialité.
Ces mouvements ont toujours été confrontés à une opposition plus ou moins violente et à la censure. Pourtant, les œuvres qui en sont issues, et que nous trouvons parfois de mauvais goût, nous fascinent. Papillon attiré par la lueur de la flamme nous voulons plonger dans l’horreur et la folie pour en revenir plus fort ou pour nous y perdre. Êtes-vous prêt ? Partons à la rencontre du mouvement ero guro. Né au Japon, celui-ci reflète parfaitement ces pulsions.

L’ero guro c’est quoi ?

Ero guro est la transcription phonétique de エログロ, un mot japonais tiré de l’anglais et qui contracte les deux mots « érotique » et « grotesque ».
Le terme décrit un courant artistique et des œuvres d’art qui stimulent nos sens de deux manières diamétralement opposées. Face à une œuvre, ero guro, on pourra à la fois éprouver du désir sexuel et un profond malaise ou du dégoût. Tout un programme !
Au Japon, la sexualité ne repose pas du tout sur les même codes qu’en Europe. Souvent intellectualisée, voire sacralisée, elle ouvre le champ des possibles à de nombreuses pratiques qui seraient très mal considérées en Occident. Bondage (shibari), monstres tentaculaires, ondinisme… Autant de sexualités à explorer et qui ne sont pas considérées comme déviantes. Cette tolérance est contrebalancée par un souci des apparences extrême et une volonté de ne pas « se faire remarquer ». Toutes ces pratiques se vivent donc cachées.
Les artistes du courant artistique ero guro mettent en images ou en mots, des personnages qui se blessent, se tuent et prennent du plaisir grâce à la violence ou la mort. Perversité ? Après tout, les pratiques d’étranglement sensées mener au plaisir existent depuis longtemps et on compare souvent l’orgasme à une « petite mort ». Il n’est donc pas étonnant que l’art explore les relations complexes qu’entretiennent sexualité et pulsions morbides.

illustration de mangaka du mouvement ero guro
© SUEHIRO MARUO, MANGA HAUNTED MANSION, 1990

Histoire du ero guro

L’art érotique japonais est célèbre dans le monde entier grâce à ses estampes nommées shunga qui remontent aux périodes Muromachi et Edo (1336-1573/1603-1868). Celles-ci présentent des rapports sexuels variés, principalement entre hommes et femmes. Très populaires, ces peintures ont connu diverses périodes de censure, mais sont désormais considérées comme des œuvres d’art et non plus comme des publications obscènes.

Suite au séisme du Kanto (1923) qui détruit une partie de Tokyo, le Japon fait peau neuve et s’ouvre aux influences étrangères, notamment aux influences artistiques venues de France. De nouveaux échanges qui vont malheureusement de pair avec des bouleversements sociaux et avec la mise en place de lois, censures et interdits qu’il faut parvenir à contourner. Une grande répression qui engendrera une grande créativité. Les japonais découvrent le surréalisme, mais aussi la psychanalyse.
C’est vers 1930 que l’expression ero guro nansesu  (エログロ ナンセンス) devient populaire. Ajoutant ce terme de « non-sens » (nansesu) au « grotesque érotique », on l’utilise pour faire référence à ce climat culturel étrange, parfois vulgaire de la fin de l’ère Taisho, début de l’ère Showa.

Le magazine « Grotesque » d’Umehara Kitamei (publié de 1928 à 1931) est considéré comme le plus représentatif de cette periode. Il est d’ailleurs interdit par les autorités à plusieurs reprises, mais à chaque fois, publié à nouveau par un éditeur différent. (cf. page ero guro de Wikipedia Japan)

estampe gore et érotique japonaise
© TSUKIOKA YOSHITOSHI

Alors que la seconde guerre mondiale se termine, le milieu de l’édition au Japon se libéralise, entraînant un boom des magazines à bas prix. Certains se distinguent par leur contenu à forte tendance érotique et gore. Explorations des quartiers chauds, confessions de vies sexuelles, romans pornographiques, photographies ou illustrations érotiques, affaires criminelles ou étranges s’y retrouvent mêlés.

En 1969, les japonais découvrent au cinéma « Horrors of Malformed Men« , basé sur les romans « Strange Tale of Panorama Island » et « The Demon of the Lonely Isle » de l’écrivain Edogawa Rampo. Ce dernier est un auteur de romans policiers et de fictions fantastiques réputé et le film est très vite considéré comme une œuvre pionnière du ero guro nansensu au cinéma.
Par la suite de nombreux auteurs, cinéastes ou même musiciens se réclameront du mouvement ero guro.
Le SM gagne ses lettres de noblesse auprès des intellectuels japonais grâce à l’écrivain Shibusawa (1928-1987) et sa traduction de Sade. Côté théâtre, des pièces subversives voient le jour profitant de cette tolérance nouvelle pour la violence érotique (elles mettent en scène des viols, de tortures, etc.).

Depuis les années 1980, c’est Sion Sono ou Koji Shiraishi qui s’illustrent comme réalisateurs et continuateurs de la mouvance ero guro au cinéma.
Mais le courant reste très largement dominé par les dessinateurs de mangas tels que les célèbres Suehiro Maruo ou Toshio Saeki.

Ero guro : mélanger désir et pulsions morbides

Les cultures populaires japonaises autorisent une grande variété de représentations sexuelles et violentes telles que le SM, le bondage, le viol, la nécrophilie, la bestialité, le cannibalisme, la scatologie, la torture et autres « perversions ».
Cette très grande liberté permet aux auteurs d’explorer l’aspect surréaliste, onirique ou cauchemardesque qui caractérise l’ero guro. Nombre d’entre eux choisissent le manga (bande dessinée japonaise) pour laisser libre cours à leur créativité sans craindre la censure.

illustration ero guro de Takato Yamamoto
©Takato Yamamoto 

On parle parfois de l’influence qu’aurait eue un auteur comme le marquis de Sade sur le mouvement ero guro. La traduction de Sade réalisée par Tatsuhiko Shibusawa a en effet permis au mouvement de trouver une certaine légitimité. C’est la même fascination, le même besoin de décortiquer les pulsions érotiques et morbides qui lient ces artistes, quelles que soient leurs époques. Plus qu’une relation d’influence, on pourrait y voir un même mode de fonctionnement, une même volonté de transgresser ou de rechercher les extrêmes.
Tous ces créateurs semblent partager la même philosophie, fondée sur le plaisir et sur un retour à l’état de nature, à un état « bestial » qui se soucie peu de la morale. Une façon de goûter un peu à une liberté extrême, égoïste, qui ne s’embarrasse plus des conventions sociales nécessaires à une vie en société harmonieuse.

Figures du ero guro japonais à découvrir

Tatsuhiko Shibusawa

 Shibusawa entre à l’école de littérature française de l’université de Tokyo, où il découvre le mouvement surréaliste, l’écrivain André Breton et le marquis de Sade. En 1959, il publie Akutoku no sakae, une traduction de Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice. En raison du scandale qui suit cette parution, il est condamné (avec son éditeur) pour obscénité publique lors d’un procès qui sera nommé le « procès Sade ».

Toshio Saeki

 Le peintre et illustrateur Toshio Saeki a créé un univers cauchemardesque unique mélant scènes érotiques et monstres (ou esprits) du folklore japonais.
Red Box (Akai Hako) est son livre le plus célèbre. Il a inspiré de nombreux auteurs et connu une popularité croissante à l’international, notamment en France, un pays qui lui consacre régulièrement des expositions.

Suehiro Maruo

Insipré par Edogawa Rampo, par Yoshitoshi, mais également par le courrant suréaliste, l’auteur de manga Suehiro Maruo est une figure emblématique de l’ero guro. En 1991, Mœbius rendit hommage au style du mangaka à l’occasion de sa première publication en France.  Il effectue des adaptations d’œuvres littéraires japonaises modernes telles que « L’enfer en bouteille » de Kyusaku Yumeno.

Sion Sono

Ecrivain, réalisateur et scénariste, Sion Sono propose des films sombres, voire gores. A travers cette esthétique il dénonce les travers de la société japonaise et ses perversions. Très inspiré par la poésie, il revendique également l’influence d’Edogawa Rampo sur son oeuvre. Parmi ses films les plus connus on peut citer le « suicide club » ou « Love exposure ».

vision ero guro par toshio saeki, maitre du genre
© Toshio Saeki 

Cri d’angoisse, expression d’esprits malades ou bien ouverture des possibles et affirmation d’une liberté pure ? L’ero guro trouble, divise, crée le malaise ou la fascination. Ce mouvement artistique nous interroge et nous oblige à faire face aux recoins les plus sombres de notre esprit. Avant de choisir votre camp, intéressez-vous à ces œuvres et laissez-vous porter par les émotions qui en découlent. Après tout, c’est ce que l’art nous propose : un bouleversement du réel, une émotion et une réflexion !

Image de couverture : © Toshio Saeki 

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