Site Overlay

Le Cercle des Poètes de Kabukichô

Cet été est paru au Japon un recueil de poésies pas comme les autres, intitulé Host Manyoshu. Host signifie « hôte » et Manyoshu : « collection des dix mille feuilles ». (Un hommage au Manyoshu originel, un des premiers recueils de poésie japonaise.)

Ce livre rassemble environ 300 poèmes tanka écrits par des apprentis poètes improbables : les hôtes de Kabukichô. Derrière cette initiative se cachent Maki Tezuka, directeur de l’Association de promotion des commerces de Kabukichô, et les hommes qui travaillent pour lui dans ses « hosts clubs » ou clubs d’hôtes.

Qu’est-ce que la poésie Tanka ?

Le tanka est une forme de poésie japonaise traditionnelle qui se développe entre le VIIe et XIIe siècle. Cette période, au Japon très favorable aux arts, engendre la création d’un style unique de poèmes (ou chants) courts.
Le tanka est composé de 31 syllabes et divisé en 2 parties : la première de 17 syllabes, la seconde de 14 syllabes. Si ces compositions ne riment pas, elles répondent à des règles strictes.

poésie accrochée dans un cerisier
[Hanging poems on a cherry tree]. Woodcut by Ishikawa Toyonobu, [1741, printed later]. https://www.loc.gov/resource/jpd.02148/

Une forme poétique réservée aux élites et qui demeure au Japon le symbole du raffinement littéraire. Plus ancien encore que le haïku, le tanka permet au poète d’exprimer un vécu sincère. Loin de puiser son inspiration dans une mythologie ou dans des récits épiques, le tanka se base sur les observations de son auteur sur le monde et sur lui-même.

Quand les hôtes laissent entendre leur voix

En se prêtant au jeu de la création littéraire, les hosts de Kabukichô peuvent mettre des mots sur une vie qui génère au sein de l’archipel, de nombreux fantasmes et incompréhensions.

Qui sont les hôtes ?

Les clubs d’hôtesses sont extrêmement nombreux au Japon et bien implantés dans les mœurs. Ces établissements emploient de belles jeunes femmes ayant pour mission de faire passer aux clients du club une soirée agréable, leur offrant conversation et boissons.
Les clubs d’hôtes en sont la version masculine. On y retrouve des hommes à l’apparence recherchée cherchant à distraire leurs clientes de leurs soucis quotidiens. Si ce commerce n’est pas officiellement lié à la prostitution, il n’est pas rare, en fonction du type d’établissement et de sa réputation, de trouver des hôtes et hôtesses prêts à aller plus loin avec leurs clients les plus généreux. Un hôte doit se démarquer de ses concurrents en obtenant une clientèle régulière prête à payer cher pour quelques heures en sa compagnie. Pour cela l’hôte redouble d’attentions pour sa cliente. C’est un travail dans lequel la personnalité et les capacités de l’hôte à cerner les besoins affectifs de femmes qu’il divertit se révèlent déterminantes. (Les meilleurs d’entre eux pouvant gagner jusqu’à 800 000 euros par an.)
Attirés par cet argent « facile », de nombreux jeunes hommes aux profils variés se lancent dans cette vie nocturne de playboy et en restent prisonniers.

host club affiches à Kabukicho
« Advertisements of Host Clubs » by Dick Thomas Johnson is licensed under CC BY 2.0

Le cercle de poésie de Kabukicho

En mars 2020, les mesures prises par le gouvernement contre le Coronavirus obligent boîtes de nuit, karaokés, clubs d’hôtesses et d’hôtes à fermer momentanément leurs portes. Les travailleurs de la nuit du célèbre quartier chaud de Tokyo, Kabukichô, sont alors pointés du doigt comme responsables de la propagation de l’épidémie.
Désœuvrés, les hôtes traversent la crise grâce au Cercle de poésie fondé quelque temps plus tôt suite à l’une des nombreuses initiatives culturelles de Maki Tezuka et de sa librairie : le Kabukicho Book Center. Cette librairie a pour mission d’élargir les perspectives de jeunes hommes parfois en manque de repères. Pour Maki Tezuka, lui-même ancien « host », c’est l’espoir « qu’il leur reste, plus tard, autre chose que de l’argent ».

Avant d’aller travailler, les hôtes se réunissent au Cercle ou la poétesse Machi Tawara leur offre bénévolement conseils et critiques. D’autres personnes telles que l’éditeur en chef de Tanka kenkyu (magazine de poésie tanka) se sont également montrées régulièrement à ces séances nocturnes de poésie.

En deux ans, les hôtes ont produit plus de 900 poèmes. 295 d’entre eux sont réunis dans le recueil Host Manyoshu. Même les plus timides ont pu participer grâce à l’installation d’une « boîte à poésie » dans laquelle chacun peut glisser son poème de manière anonyme.

Les poèmes publiés, nous laissent apercevoir les rapports entre hôtes et clientes :

« Jours loin de toi/En attendant de te revoir/Mes sentiments portés par ces 84 yens. »

Mamoru Miyano (84 yens étant le prix d’un timbre.)

« Mon refus t’a fait pleurer pour qui me suis-je pris pour qui deviendrai-je numéro un. »

Maki Tezuka

« Dernier jour du mois j’ouvre Line les mots ne viennent pas je te connais trop pour te faire payer. » 

Naruse

l’attachement à leur quartier :

« Quartier de néons qui jamais ne dort dit on/je t’en prie n’oublie pas repose-toi parfois »

Shigeru Aino

ou bien leurs rêves et leurs désillusions :

« Pas plus de succès aujourd’hui ivre je repense à ma mère en larmes. »

Takeru

« Mille yens d’avance sur salaire un seul onigiri la saveur du dépit. »

Takeru

porte de kabukicho
CC BY-SA 4.0Basile Morin —Own work – Kabukichō red gate and colorful neon street signs

La poésie tanka pour parler séduction

En publiant ce recueil de poésie, les hôtes japonais ont surpris. Relégués habituellement à leur rôle de « beauté masculine écervelée », modèle construit en opposition au modèle de « père japonais responsable et autoritaire », les hôtes ont su séduire les journalistes nippons.
On les compare aux aristocrates japonais du Moyen-âge, pour qui l’art de la séduction passait par l’envoi de tanka romantiques. Une façon un peu rapide d’oublier que l’essence même de leur travail est de faire naitre des sentiments amoureux afin d’en tirer profit.

Savoir manier les mots est un talent précieux qui ouvre les cœurs de ceux qui reçoivent la poésie, mais également l’esprit de ceux qui l’écrivent.
Convaincre les hôtes manquant de confiance en eux de participer au cercle de poésie était au départ une tâche ardue. Désormais, celui-ci est un lieu incontournable pour les hôtes populaires comme pour ceux qui souffrent du manque de succès. Un moyen pour ces hommes de la nuit d’envisager leur travail et leur vie différemment ?

Source : ASAHI SHIMBUN — http://www.asahi.com/ajw/

Rédigé par :

Steen, créatrice du blog

Partagez vos découvertes

Author: JapArt

Steen est autrice, rédactrice web SEO et amoureuse des arts. Vivant à Tokyo elle espère faire découvrir aux français les multiples facettes et secrets de l'art nippon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *