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Sei Shônagon, auteure et poétesse japonaise

Le Japon nous surprend parfois par son étrangeté. Mais ce qui peut nous surprendre aussi, c’est la modernité de sa littérature féminine issue de l’époque Heian. Encore peu traduites jusqu’à il y a un siècle, ces auteures japonaise font depuis longtemps partie du paysage littéraire de l’archipel. Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que des traducteurs français passionnés mettent au jour ces chefs d’oeuvres du patrimoine poétique nippon.  A l’origine de ces oeuvres, il est permis de relever deux  écrivaines qui ont été souvent comparées : Sei Shônagon, qui a publié Notes de Chevet, et Murasaki Shikibu, avec son Roman du Genji. De génération différente, elles se connaissaient sans être amies, et furent, l’une à la suite de l’autre, au service de deux rivales dans l’accession à la position d’impératrice. C’est  la première de ces deux Dames et femmes de lettres japonaises que cet article veut mettre en lumière. Qui était Sei Shônagon ? Pourquoi son recueil de textes séduit-il encore aujourd’hui ?

Sei Shônagon, une dame d’honneur à la cour impériale 

Deux rivales servant l’empereur Ishijo à l’ère Heian

Dans le Japon du Moyen Age, il y eut parmi les femmes lettrées deux personnalités littéraires phares, deux écrivaines de grand talent. Sei Shônagon, puis Murasaki Shikibu, se sont succédées, connues, critiquées, puis concurrencées dans la renommée des figures littéraires féminines japonaises. De caractères totalement différents, elles ont participé toutes deux à la diversité et la richesse des textes littéraires nippons. Chacune a produit une oeuvre dont tous les japonais se souviennent aujourd’hui et 10 siècles plus tard, font partie toutes deux des classiques du programme scolaire.  Sei Shônagon, l’écrivaine japonaise des Notes de chevet, ressemble, selon son traducteur français André Beaujard, à la fleur rose du cerisier. Par opposition, Murasaki Shikibu, est comparée à la blancheur froide de la fleur de prunier. 

En effet, la spécificité de l’écriture de Sei Shonagôn, femme de lettres japonaise, c’est-à-dire douée en calligraphie chinoise, réside dans une spontanéité et un naturel qui lui permettent d’exprimer de façon très moderne émotions, sentiments, pensées et réflexions. Avec beaucoup d’adresse, une grande maîtrise des codes littéraires et une profonde connaissance des sources et références d’usage à l’époque, elle laisse toutefois transparaître aussi sa sensibilité avec un art de la description par touches, un peu comme Montaigne. En dressant les portraits des nobles de la cour impériale, elle apparaît et se met également en scène comme la femme de lettres et d’influence qu’elle était.  L’auteur ne se masque pas derrière un personnage. Sans être dans la seule contemplation poétique, elle n’est pas non plus dans un récit construit autour d’une intrigue. Sei semble écrire ce qu’elle vit, au jour le jour. Qu’est-ce qui lui permet d’atteindre un tel degré de modernité apparent ?

Heian, une ère d’apogée dans la civilisation japonaise

L’ère dite d’Heian, au Japon, commence avec l’installation de la cour impériale dans la ville de Kyoto, pour s’éloigner de la ville de Nara, trop influencée par les moines et monastères. Cette période de calme relatif au Japon va voir se développer d’un côté, la religion bouddhiste, et de l’autre, l’écriture japonaise en tant que telle, avec les caractères Kana. Il semble que, entre le IXe – XIIe siècle, l’archipel nippon trouve une respiration pour développer son génie propre. Or, le rôle des femmes instruites est primordial à la Cour, où elles jouent un rôle de faire-valoir auprès de l’impératrice.

Fille de Kiyohara no Motosuke, c’est à la cour de l’empereur Ichijō que Sei Shonagon devient donc, pour 10 années seulement, la dame de compagnie de l’impératrice de Fujiwara no Teishi, qu’elle nomme Sadako (藤原定子) dans ses notes. Après la mort en couches de celle-ci en 1001, Sei Shonagon doit quitter la cour impériale et l’on n’en entend plus parler. C’est Soshi, fille de Fujiwara no Michinaga, qui accède alors au rang de seconde épouse impériale. Cette nouvelle jeune fille prendra à service, un peu plus tard, la Dame Murasaki Shikibu, qui écrira à son tour et produira elle aussi son chef-d’oeuvre, Le Dit du Genji.

Aborder la littérature japonaise avec les femmes

Le royaume des femmes d’esprits

Les femmes n’étaient pas privilégiées au Japon, et l’admiration dans lesquelles on les tenait était liée d’abord à leur talent et leur mérite, ainsi qu’à leur beauté. Ce qui est particulier à cette ère d’Heian, c’est que les hommes et femmes de lettres, au Japon, et dès le début du Xe siècle, y étaient occupés de littérature chinoise. Ils écrivaient dans cette langue, en prenant pour modèles les textes chinois.  Mais celles qui dominent la littérature écrite en japonais, dès le premier tiers du Xe siècle, sont les femmes. Le genre du journal prend forme et se développe alors. Celui du conte aussi. Ce sont les femmes qui y excellent, alors que les hommes restent fixés sur les compositions sophistiquées en chinois. Le développement de la prose japonaise est donc le fruit de l’esprit féminin. Les femmes profitent pleinement des deux syllabaires élaborés pour la langue japonaise, le katakana et le hiragana. Cette nouvelle langue harmonieuse et fluide leur permet de rédiger des nikki, des journaux racontant leur vie. L’esprit de Sei Shonagon se déploie dans cette forme avec autant de liberté que d’esprit.

Les sôshi, une forme brillamment illustrée par Sei Shonagon

Dame de cour indépendante et cultivée, Sei Shonagon a produit une œuvre devenue référence dans l’histoire de la littérature japonaise : d’abord lu par ses contemporains, puis copié, son recueil inspire d’autres grands écrivains comme le moine et poète Yoshida Kenkô, avec une collection de brefs essais écrits vers 1330, Les heures oisives. Enfin, avec l’imprimerie et la diffusion à grande échelle des livres à l’ère Edo (1603-1868), les Notes de chevet retrouvent un nouvel essor.

Les écrits intimes étaient en phase avec l’esprit japonais des individus de la classe supérieure. Empreints de taoïsme, guidés vers le bouddhisme, ils abordaient les événements avec la reconnaissance de leur caractère transitoire. Ils ne basculaient pas dans un fatalisme morose. Cela les poussait au contraire vers la recherche des plaisirs fugaces et exacerbait leur sensibilité ainsi qu’une tendresse vive pour la nature. 

Sei cite un poème qu’elle écrit pour l’Empereur :

 « Les années on passé,

J’ai vieilli.

Cependant,

Quand je regarde les fleurs,

Je n’ai plus de soucis. »

et explique qu’elle remplace « les fleurs » par « Quand je regarde le Prince ». Cela montre le mélange d’habileté et d’érudition qui était demandé aux dames d’honneur nippones choisies pour divertir et instruire les jeunes gens qui occupaient le rang suprême. 

Une femme de lettres virtuose du fragment 

La Reine des listes

Les soshi sont des écrits intimes, comme les nikki, mais ils sont sans ordre chronologique, comme écrits « au courant du pinceau », traduction du mot zuihitsu, qui sert aussi à les désigner. Sans ordre, ils sont présentés en grande partie sous forme de listes. Ces listes ainsi déployées ne semblent avoir comme fil directeur que la plus parfaite liberté. Le recueil Notes de Chevet, par sa liberté dans le traitement et le choix des sujets, s’apparente plus aux soshi qu’aux nikki.  C’est pourquoi elles sont appelées les notes, et ressemblent étrangement aux fragments de certains auteurs de notre littérature contemporaine, par exemple Sophie Calle, Roland Bartes ou même Emile Cioran. Chaque passage tient comme l’essence de quelque chose, sentiment, situation, paysage ou réflexion. Ces Notes, c’est tout ce qui vient et ne peut être classé. Cela rappelle la catégorie des komono que Marie Kondo a intégrée à son processus de rangement, et désigne : tout ce qui ne peut être classé par ailleurs en catégories, le divers. Sei Shonagôn a ainsi recueilli dans une collection toutes ses pensées diverses. 

La table des matières est une liste elle-même, chaque fragment peut se décliner en une liste à son tour.  Voici un extrait de cette table des matières :

  • 90. Gens qui ont un air de suffisance
  • 91. Le vent. Scène matinale après une nuit de tempête. Une jeune femme contemple l’aspect désolé du jardin.
  • 92. Choses charmantes
  • 93. Îles.
  • 94. Plages. »

En zoomant sur le chapitre 94, on a : 

– Les plages de Soto, de Fukiage. 

  • La longue plage. 
  • Les plages dUchide, de Moroyose, de Chisato. Je m’imagine que la dernière est très vaste. »

Marie Kondo et Sei Shonagôn

Par son caractère libre et indépendant, parfois satirique, Sei Shonagon s’est fait remarquer car elle ne correspondait pas à l’idéal type de la femme japonaise. Sei Shonagôn était cultivée, plus savante que beaucoup d’hommes et avait bénéficié d’une éducation savante et très approfondie. Elle se comparait donc aux hommes en se mettant clairement à son avantage quand la situation avait prouvé la vigueur et la précision de son esprit. Elle ne cherchait pas à s’effacer. Elle ressemble en cela aux femmes modernes. Son déclin politique fut certain. Ses écrits intimes, par contre, lui valent une notoriété légendaire dans son pays. Si Sei était notre contemporaine, elle serait sans doute la rivale de la papesse du rangement qu’est Marie Kondo. Ou peut-être seraient-elles amies. Qui sait ? L’art de suivre des catégories pour désencombrer sa maison trouve peut-être un terreau fertile dans l’art de se moquer des catégories pour poétiser devant les vicissitudes de l’existence. Marie Kondo a certainement lu Sei Shonagon. Leur point commun : l’exercice de la présence à soi.

Dans Notes de Chevet, ce recueil inclassable de Sei Shônagon, poétesse et femme d’esprit au Japon à l’ère Heian, on entre en résonance avec ses écrits. A lire ces lignes écrites au Moyen-âge, on plonge dans un Japon qui semble tout proche, grâce aux descriptions des émotions et des sensations, on a presque envie d’apprendre le japonais ! 

Apprécier le moment présent, c’est ce à quoi cette lecture nous entraîne. N’hésitez pas à découvrir Notes de chevet, de Sei Shonagôn, ce bijou de la littérature du Soleil Levant, un autre visage de la culture japonaise, et si vous souhaitez continuer votre découverte du pays du soleil levant avec Marie Kondo, cliquez sur cet autre récit !

Rédigé par :

Maria Carmen de Zaldo, rédactrice web SEO et consultante Marie Kondo
sur Facebook et sur Linkedin : Maria Carmen de Zaldo
Blog : maison-pleine-vie.com

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