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L’Art du Kintsugi : Réparer pour Sublimer

Une assiette du service de mamie est cassée ? Profondément déçu, vous vous apprêtez tout de même à la jeter à la poubelle. Halte-là ! On ne vous a jamais parlé du kintsugi ? Tout droit venue du Japon, cette discipline ancestrale est la solution qu’il vous faut. Cette méthode permet de redonner vie aux céramiques et porcelaines cassées en parant leurs fêlures d’or. Elle rend chaque pièce unique et célèbre leur authenticité. Découvrez dans cet article le merveilleux art du kintsugi, de son histoire, sa technique et sa philosophie à sa réinvention dans l’art contemporain. 

Késako kintsugi ? 

Le mot kintsugi est composé de kin « or », et de tsugi « jointure ». Les origines du kintsugi ne sont pas clairement avérées. Cependant, les historiens estiment que cette pratique serait apparue à la fin du XVe siècle. On la devrait au shogun Ashikaga Yoshimasa, chef général des armées japonaises de 1443 à 1473. Pendant son règne et même après, il a grandement contribué à l’essor culturel du Japon. Il était passionné par le théâtre nô et l’ikebana, l’art japonais de l’arrangement floral. Il s’adonnait régulièrement à la cérémonie du thé, qu’il a élevé au rang d’art. Un jour, l’un de ses bols à thé préféré tombe et se brise. Il l’envoie alors en Chine, où il a été fabriqué, pour qu’il puisse être réparé. Lorsqu’il lui fut retourné, le bol avait été grossièrement remis en état à l’aide d’agrafes métalliques. Mécontent de ce travail, Ashikaga Yoshisama sollicite des artisans japonais afin de trouver une méthode de réparation plus esthétique. C’est ainsi que les artistes sous le commandement du shogun ont développé cette nouvelle technique. Celle-ci rend l’objet de nouveau utilisable, mais en plus, ses fissures sont sublimées grâce au métal précieux. Le kintsugi est né ! Cette méthode est aussi applicable avec de la laque, on l’appelle alors Urushitsugi, ou avec de l’argent, Gintsugi

En plus d’être utile à la vie courante et de servir un propos esthétique, le kintsugi est aussi en accord avec des valeurs philosophiques. On peut rapprocher cette pratique au courant wabi-sabi. Ce concept encourage à vivre une vie simple, à accepter et même apprécier l’imperfection. Le kintsugi est aussi né d’une volonté de ne pas gâcher. En japonais, le terme « mottainai » exprime le sentiment de regret que l’on a quand quelque chose se trouve être brisé, gaspillé. L’art du kintsugi permet de redonner une seconde vie aux objets que l’on pensait alors devenu inutilisables.

Une technique de réparation traditionnelle

La restauration d’un objet à l’aide du kintsugi demande de la patience, aussi bien par le propriétaire que par l’artisan. La méthode traditionnelle consiste dans un premier temps à réunir chaque fragment à l’aide d’une laque. Cette étape est la plus périlleuse car elle nécessite que chaque morceau soit recollé en même temps. S’il manque des fragments, les trous sont reconstitués à même la céramique à l’aide d’un liant constitué de laque et de farine. Ensuite, l’objet doit sécher. Une fois que les morceaux sont bien solidement collés entre eux, on égalise la restauration en grattant et ponçant légèrement les résidus de laque qui seraient trop disgracieux ou gêneraient l’utilisation de l’objet. Afin de passer à l’étape finale, une laque rouge est appliquée sur la fissure. C’est elle qui va permettre l’application de la poudre d’or et la finition de l’objet. Vous pensiez que toute la réparation était en or ? Détrompez vous ! Ce n’est que la partie visible de la fissure qui l’est. Une fois la poudre d’or minutieusement appliquée, l’objet va une nouvelle fois reposer tranquillement afin de parfaire le séchage. Une toute dernière fois, il va être poli pour faire resplendir l’or. Le kintsugi est la seule méthode qui permet une réutilisation alimentaire. C’est donc la technique idéale pour réparer un bol ou une assiette qui vous était chère. 

Le kintsugi : l’art de sublimer les fêlures

Un objet brisé n’est pas un objet qui nécessite d’aller directement à la poubelle. Dans notre ère moderne, nous avons tendance à jeter ce qui est cassé. La beauté du kintsugi se trouve aussi ici. Cet art prend en compte le passé de l’objet. 

« Oui tu es cassé. Mais ce n’est pas une raison pour me débarrasser de toi. Je vais te réparer et te donner un second souffle. » C’est un peu ce que vous pourriez dire à ce bol que vous avez fait tomber lors d’un matin difficile. L’art du kintsugi n’est pas qu’esthétique, c’est aussi un art de vivre. Il incite à donner de la valeur et à apprécier les choses imparfaites, qui ont une histoire. Un vase réparé grâce au kintsugi peut être qualifié d’imparfait ou d’atypique. Mais il est aussi unique et authentique. Le kintsugi est une poésie quotidienne qui invite à voir la beauté dans les imperfections. Il fait aussi écho à la vie en elle-même et fait un magnifique pied de nez à la recherche constante de perfection. Au cours d’une vie, les êtres humains craquent, se brisent, portent des cicatrices. Le kintsugi invite à accepter ses propres failles pour sortir grandi de ces expériences difficiles. 

L’art du kintsugi aujourd’hui

De nombreux artisans font perdurer la tradition du kintsugi, aussi bien au Japon qu’à l’étranger. En France, il existe de plus en plus d’ateliers de céramique ou de restauration à même d’effectuer des réparations au kintsugi. Du côté des artistes, cette méthode plaît aussi ! Certains d’entre eux n’hésitent pas à s’éloigner des techniques et matériaux traditionnels pour proposer des oeuvres poétiques et originales. Voici un petit florilège d’âmes créatives qui ont su réinventer le kintsugi pour l’intégrer à leur art.

Tomomi Kamoshita

Cette potière et céramiste japonaise a créé une série qui s’intitule Gift from the Waves (un cadeau des vagues, en français). Celle-ci invite à la réflexion concernant le pouvoir de l’océan, qu’il a de prendre, mais aussi de donner. Tomomi Kamoshita a collecté des morceaux de céramique et de verre trouvés sur la plage et les a réunis entre eux en utilisant la technique du kintsugi. Elle a ainsi donné vie à de petits objets, tels que des supports pour baguettes ou des boucles d’oreilles. Dans chacune des pièces de la série, on retrouve un fragment de couleur rose, qui provient de l’une de ses propres potteries. Pour l’artiste, cela représente les cerisiers en fleurs, symbole de renaissance. Le fait d’en créer des supports de baguettes, permet d’avoir chaque jour sur sa table, un élément qui réunit à la fois destruction et renouveau, comme une sorte de vitalité retrouvée.

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Yee Sookyung

L’artiste coréenne Yee Sookyung propose dans sa série Translated vase, une vision différente du kintsugi. Ces sculptures sont créées à partir de morceaux de céramiques et porcelaines traditionnelles coréennes. L’artiste réinvente le destin de ces objets brisés en leur proposant une nouvelle histoire à raconter. Entre difformité et élégance, Yee Sookyung souhaite faire transparaître avec cette série l’expression de l’identité culturelle coréenne.

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Rachel Sussman 

Ici, il n’est plus question de porcelaine ou de céramique mais de… bitume. L’artiste américaine Rachel Sussman a transposé la technique traditionnelle du kintsugi directement dans la rue. Elle a utilisé cette méthode pour remplir les failles dans l’asphalte, si souvent présentes dans les environnements urbains. Ce projet s’appelle Sidewalk Kintsukuroi (« réparation en or des trottoirs » en français) et invite à appréhender ce que l’on a autour de nous avec un oeil nouveau et célébrer la persévérance des choses. 

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Charlotte Bailey

Artiste anglaise spécialisée dans la broderie, Charlotte Bailey propose une interprétation tout à fait originale du kintsugi. Inspirée par cette philosophie, elle a souhaité la mettre en application, mais avec son outil de prédilection : la broderie. Dans ses créations, chaque fragment est recouvert de tissu puis ils sont cousus entre eux grâce à un fil doré. Il en résulte un objet original et incongru, prêt à vivre une nouvelle vie.

Page Facebook de Charlotte Bailey

Vous voilà incollable sur l’art du kintsugi. Désormais, vous y penserez à deux fois avant de jeter votre vaisselle cassée ! Au-delà de l’aspect matériel, appliquer cette philosophie au quotidien, c’est aussi être plus indulgent avec soi-même. Car le kintsugi, c’est aussi l’art de la résilience. Je vous invite à terminer la lecture de cet article en musique. Sobrement intitulée « Kintsugi », cette chanson de l’artiste anglaise Gabrielle Aplin incite à accepter ses fêlures pour n’en renaître que plus fort. 

Clip de « Kintsugi » par l’artiste Gabrielle Aplin
Rédigé par :
Claire Frébault
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Author: JapArt

Steen est autrice, rédactrice web SEO et amoureuse des arts. Vivant à Tokyo elle espère faire découvrir aux français les multiples facettes et secrets de l'art nippon.

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